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Author Archive SoWi

Machine à imprimer au cylindre gravé (1)

Installation de la mandrineuse

Ce mardi 26 novembre, la première pièce de l’installation du système d’impression au cylindre était posée.
Le support du mandrin a été installé sur sa dalle en béton.

Pose au millimètre, il s’agissait de faire correspondre les trous de fixation avec les fixations déjà incrustées au moment du coulage de la dalle.

Challenge réussi.

Alexandre BONVALET (1717 -1795)

Les débuts d’une aventure industrielle :

La « manufacture d’Étoffes fleuries » Bonvalet

Le dynamisme et la longévité de quelques « grandes familles » ont largement contribué à la puissance de certaines cités textiles : ainsi les Motte, les Prouvost, les Tiberghien à Roubaix-Tourcoing,  les Dollfus ou les Schlumberger à Mulhouse. À Amiens, seules trois dynasties industrielles ont développé et maintenu leur activité pendant au moins un siècle et demi : Les Cosserat, et, moins connus, les Laurent, spécialistes des velours d’Utrecht, et les Bonvalet, imprimeurs sur étoffes.

Ce dernier nom n’évoque aujourd’hui, pour la plupart des Amiénois, rien d’autre qu’un ensemble immobilier construit récemment dans le quartier Saint-Maurice, au bord de la Somme, face à l’ancien port d’aval, qu’un petit bois et un modeste parc situés à proximité. Et seuls les plus anciens se souviennent de la « folie Bonvallet », aujourd’hui disparue, bâtie à la fin de l’Ancien Régime. Tentons donc de sortir ici de l’ombre deux hommes capables de rivaliser en leur temps, du moins techniquement, avec de grands indienneurs tel Christophe Oberkampf ou  les « Messieurs de la Fabrique » de Mulhouse.

Un pionnier : Alexandre Bonvalet 1717-1795

On ne saurait comprendre ici son action sans la replacer dans le contexte technique et économique de l’aventure textile, au dernier siècle de l’Ancien Régime.

La folie des « indiennes »

Les « indiennes » sont, à l’origine, des toiles de coton peintes, fabriquées en Inde, notamment sur la côte du Coromandel, et importées en Europe dès le dernier tiers du xviie siècle par la Compagnie des Indes : elles séduisent la clientèle fortunée par leurs très beaux motifs et leurs couleurs chatoyantes. Dans le « Bourgeois gentilhomme », Monsieur Jourdain se fait « confectionner  par son tailleur un vêtement d’intérieur en indienne afin d’imiter les gens de qualité ». C’est là une menace directe pour les tissus de laine fine ou pour les soieries lyonnaises, que les autorités ne sauraient ignorer : aussi, dès 1686, le pouvoir royal interdit-il formellement « le port, l’usage et la fabrication des indiennes ». Tout contrevenant s’expose à la saisie et à la destruction de ses stocks et à une amende de 3000 livres (dont un tiers ira au dénonciateur).

Cette interdiction est un échec : les indiennes entrent en France tantôt par contrebande par le port de Dunkerque, tantôt en toute légalité par Marseille, alors « port franc », ou par le comtat Venaissin, qui dépend de la Papauté. Des ateliers d’impression clandestins sont créés dans les enclos privilégiés parisiens de l’Arsenal et du Val-de-Grâce. Après la Révocation de l’édit de Nantes en 1685, des indienneurs protestants, tels Pourtalès à Neufchâtel ou Samuel Ryhiner à Bâle, s’installent aux marges du royaume, dans l’Arc jurassien. Techniciens hors-pair, ils peuvent aussi compter sur les réseaux commerciaux et financiers de la diaspora huguenote. La demande s’accroît, en France comme ailleurs : inventaires après décès, portraits de femmes de la bonne société révèlent, au XVIIIe siècle, un véritable engouement des « gens de bien » pour les vêtements ou la  décoration intérieure (rideaux, dessus-de-lit, garnitures de fauteuils) en indiennes. Finalement, en 1759, un arrêt du Bureau de commerce reconnaît la liberté générale d’imprimer sur toiles sur le territoire français ; les importations d’indiennes restent taxées.

L’autorisation d’imprimer sur tissus de laine a été accordée deux ans auparavant par arrêt du Conseil d’État du 24 août 1757. Mais les premières expériences de « fleurissement » d’étoffes de laine ont eu lieu antérieurement dans trois villes :  à Bolbec, en Normandie, où, en 1729, un teinturier protestant, Jacques Le Marcis, fils de teinturiers locaux, obtient le privilège exclusif « pour teindre, imprimer et fleurir en toutes sortes de couleurs les étoffes de laine de fabrication française », dans un rayon de dix lieues, et imprime, selon un procédé anglais, des serges d’Aumale. Des expériences identiques sont menées à Montpellier, en 1743, à Beauvais où Jean-Baptiste Escouvette fleurit, dès 1748, les étoffes par impression à chaud après tissage.

Une grande ténacité

Les débuts d’Alexandre Bonvalet restent, dans l’état actuel des sources[1], entourés de quelques zones d’ombre. Sans doute naît-il en 1717, deux ans après la mort de Louis XIV, à Eramecourt, au hameau de Taussacq, à quelques kilomètres de Poix-de-Picardie, aux confins  des généralités d’Amiens, de Beauvais et de Rouen. Il est d’abord, comme son père, un modeste tailleur d’habit, avant de s’installer à Grandvilliers, au cœur de la manufacture rurale où sont tissées à domicile, pour le compte de marchands-fabricants, dans plusieurs dizaines de villages, des étoffes grossières de laine ; à Grandvilliers même sont fabriquées des serges d’Aumale, les unes imprimées, les autres utilisées comme doublures de livrées de domestiques ou d’effets militaires, ou comme garnitures de lit.

En 1747, Alexandre Bonvalet épouse Angélique Suleau, fille de petits notables de Grandvilliers, et devient « marchand de détail de draperie ». En 1752, il y monte, avec l’aide et sous l’impulsion du Directeur général des Manufactures, Charles Trudaine (1703-1769), une petite manufacture d’impression de fleurs sur étoffes de laine, comme celles de Bolbec et de Beauvais, et s’intéresse déjà à l’impression à chaud. Il se heurte très vite aux réticences des habitants de la bourgade inquiets des risques d’incendie, et doit se replier dans son village natal d’Eramecourt où il connaît alors une première période difficile.

Il lui faut acquérir matériel de gravure, tables d’impression, cuves, chaudières, calandres, de plusieurs milliers de livres, et il ne dispose alors que d’une partie des fonds nécessaires. Il se trouve contraint, le 26 décembre 1753, de déposer le bilan auprès de la prévôté royale de Grandvilliers mais réussit à obtenir un sursis de ses créanciers pour le remboursement, sur ses bénéfices à venir dans son futur établissement, des 17 251 livres dues à cette date. La confiance que lui témoignent Pierre Joseph Mimerel, le syndic, et Honoré Matifas, spécialiste des velours d’Utrecht, la caution des grands négociants amiénois, se révèlent ici, déterminantes.

L’intendant de Picardie, Maynon d’Invau, à l’instigation de « Messieurs des Trois Corps Réunis », c’est-à-dire l’oligarchie qui tient en mains à la fois l’ensemble de l’activité textile locale et l’Hôtel de ville, incite alors Alexandre Bonvalet à venir s’installer à Amiens. Ceux-ci voient dans l’impression sur étoffe une solution pour faire face au déclin inexorable des serges et des pannes ordinaires unies, c’est-à-dire d’étoffes de laine sèche destinées à la consommation courante, qui constitue l’essentiel de la production amiénoise : la clientèle préfère les indiennes, ou les étoffes plus brillantes et moins chères comme les siamoises, de lin et coton mélangés, rayées, chinées ou flambées. Ces négociants, soucieux d’éviter les frais d’expédition vers les ateliers beauvaisiens ou normands spécialisés, sont donc prêts à favoriser la création d’une manufacture d’impression dans la capitale picarde.

Aussi à l’hiver 1755-1756, Alexandre Bonvalet s’installe-t-il hors-les-murs, au faubourg Saint-Maurice, sur la rive gauche de la Somme, en deçà des moulins du chapitre : il trouve là les bâtiments d’une petite manufacture désaffectée et une belle prairie avec une grande fontaine d’eau claire, indispensables aux différentes opérations techniques.

Dans un premier temps, comme Le Marcis et Escouvette, il imprime les tissus selon le procédé artisanal du « fleurissement au bloc », c’est-à-dire à la planche, qui consiste à utiliser un bloc de bois de poirier de 40 centimètres de côté dont une face porte un dessin en creux, à enduire cette face de couleur, et à l’appliquer sur l’étoffe de place en place par pression de la main, ou en frappant légèrement au maillet. Travaille-t-il isolément de façon empirique ? A-t-il appris antérieurement à « fleurir » à Bolbec, ou, plus vraisemblablement, débauché plusieurs ouvriers qualifiés de son concurrent beauvaisien ? Les sources, ici, ne sont pas claires.

Ce procédé de fleurissement a comme inconvénient  rendre les raccords visibles. Alexandre Bonvalet cherche constamment des perfectionnements. En 1757, avec treize ans d’avance sur l’Écossais Bell, à qui l’on attribue habituellement cette invention, il met au point le système d’impression à la planche plate : il emploie de grandes planches qu’il glisse sous une presse plate, identique à celle des typographes, et remplace la planche de poirier par une lame de cuivre préalablement gravée au burin . Il invente aussi le procédé de la presse à chaud en utilisant comme combustible la tourbe, extraite des étangs de la vallée de la Somme : on chauffe la plaque de cuivre en la posant sur le potin d’un fourneau disposé au bas de la presse.  Sous l’effet conjugué de la pression et de la chaleur, les mordants agissent mieux et donnent aux couleurs un éclat et un brillant très vifs ; on obtient des petites fleurs en relief dont la couleur très marquée contraste avec celle du fonds, produisant ainsi, à la façon des indiennes, une belle polychromie. Coloriste, chimiste, Bonvalet s’intéresse aussi aux apprêts et aux couleurs et met au point, par tâtonnements successifs, le fameux « jaune Bonvalet » et les mauves dorés, nuances de rouge garance. Les étoffes qu’il imprime sont des pannes et des peluches, c’est-à-dire des velours communs, de peu de valeur qui attirent cependant, au même titre que les indiennes ou la soierie, la clientèle huppée par la variété des dessins et l’éclat des couleurs ; elles trouvent les mêmes usages dans l’habillement et l’ameublement mais, et c’est là une raison essentielle de leur succès, elles coûtent sensiblement moins cher.

En 1761, l’établissement emploie déjà 40 à 50 personnes mais, à la différence des indienneries alsaciennes ou provençales, nous ne disposons guère ici de documents iconographiques, non plus que techniques : on est là dans un monde clos, à l’abri des regards indiscrets où les savoir-faire empiriques du dessin du modèle, de la préparation des couleurs et de l’apprêt final sont jalousement gardés.

Affronter les difficultés

La réussite rapide de Bonvalet suscite beaucoup de jalousies professionnelles. Un premier différend l’oppose, en 1759-1763, à Charles-Michel Cateigne, l’un de ses anciens graveurs de planche, dont il a fait son associé. Après lui avoir pris ses secrets, celui-ci veut créer à son tour une manufacture d’étoffes fleuries et n’hésite pas, pour « renverser le commerce de Bonvalet », à adresser une lettre anonyme au plus riche et plus puissant négociant d’Amiens, Jean-Baptiste Morgan l’aîné, fournisseur et créancier de Bonvalet, qu’il présente comme criblé de dettes. Seul le soutien du dirigeant d’une autre maison de commerce évite à ce dernier la ruine et le déshonneur.

En 1762, presque simultanément, un conflit aigu oppose Bonvalet aux teinturiers amiénois[2] divisés en maîtres du « grand teint » pour les beaux coloris (notamment le rouge), et en maîtres du « petit teint » pour les couleurs ordinaires. Ils constituent deux corporations puissantes, jalouses de leurs privilèges, qui, toutes deux, veulent le contraindre à adhérer à leur maîtrise pour l’obliger à se soumettre aux règlements minutieux de 1737. Les gardes-jurés font saisir dans l’entreprise de Saint-Maurice un stock de pannes veloutées d’un beau prix ; puis le maire et les échevins d’Amiens frappent Bonvalet d’une amende de 300 livres et, surtout, lui « interdisent de continuer à teindre jusqu’à décision du Haut Conseil du Commerce ». Bonvalet se pourvoit aussitôt devant l’intendant de Picardie et sollicite l’intervention de la toute nouvelle Chambre de commerce : l’élite du négoce amiénois (Daveluy, Poujol, Cannet, etc…) prend alors clairement position en faveur de celui-ci, « infiniment supérieur aux imprimeurs de Rouen et de Beauvais », et affirme au représentant du pouvoir royal que « l’obliger à être maître teinturier serait exiger un tribut d’un talent qui est trop rare pour n’être point conservé ». De fait, l’intendant Maynon d’Invau suspend la sentence et veille à ce qu’il ne soit plus inquiété.

Bonvalet n’est pas le seul à jouer hardiment la carte de l’innovation : en 1765 trois négociants nobles amiénois, Les Morgan père et fils et Delahaye, s’associent pour créer une « manufacture de velours de coton et de velours façon Utrecht » et obtiennent un an plus tard, pour leur établissement, le titre de Manufacture royale, à laquelle sont accordés privilèges et exemptions. Bonvalet conçoit alors le projet de créer, à côté de son entreprise, une seconde manufacture destinée à l’impression des papiers peints façon Angleterre et des toiles de coton peintes « à la mode des Indes »[3]. Il se déclare prêt à prendre à bail les prairies tourbées du Petit-Saint-Maurice, sollicite l’autorisation d’y creuser de petits canaux pour le blanchiment des toiles peintes, comme le fait avec succès Oberkampf à Jouy-en-Josas, mais se voit, dans les deux cas, signifier un refus par la ville, propriétaire des terrains.

Ces vicissitudes ne sauraient le décourager. Il cherche constamment de nouveaux perfectionnements. En 1775, est enfin mise au point sa grande invention, l’impression continue aux deux cylindres, à laquelle il travaille depuis dix ans[4]. La planche de cuivre gravée en creux pour l’impression est recourbée, soudée au cylindre et montée sur un rouleau de fer que l’on chauffe en y introduisant des barres de fer préalablement chauffées. Le cylindre supérieur en assure une forte pression. Ce nouveau procédé n’améliore pas la productivité puisqu’il n’est pas plus rapide, mais présente de grands avantages : suppression des raccords entre les planches, netteté des dessins, aspect de velours de soie donné aux étoffes les plus communes. Mais est-il le fruit de l’ingéniosité du seul Bonvalet ? Est-ce une adaptation des métiers à gaufrer le velours d’Utrecht utilisés par Honoré Matifas dès 1754 ? Ou le résultat de recherches parallèles voire conjointes des deux hommes ? Les sources restent muettes. Une seule certitude : Bonvalet est ici en avance. Oberkampf n’adopte l’impression au rouleau gravé en taille douce qu’en 1797, et les indienneurs de Haute Alsace qu’en 1803.

À Jouy-en-Josas, Bourgoin-Jallieu et à Mulhouse, Wesserling, ont été créés, depuis une trentaine d’années, de beaux musées de l’impression sur étoffes qui attirent de nombreux visiteurs. À Amiens, un certain nombre de rouleaux de gaufrage de la fin du xviiie siècle et du début du siècle suivant ont été heureusement sauvegardés grâce à la vigilance d’Yves Benoit et pourraient peut-être, un jour, constituer l’un des fleurons d’un musée de l’innovation textile en Picardie.

Les dernières années de la carrière de Bonvalet sont assombries par de nouvelles difficultés. Pierre Flesselles, l’un de ses anciens ouvriers, compétent et audacieux, s’installe d’abord comme teinturier, puis à son tour comme imprimeur sur étoffe. Il engage Holker, technicien anglais spécialiste des apprêts, recrute avec lui des ouvriers qualifiés outre-Manche, débauche des graveurs et coloristes. Pour abattre son concurrent, il communique en 1775 les secrets de la mécanique de l’impression aux deux cylindres de Bonvalet à Roland de la Platière, inspecteur des manufactures de Picardie : celui-ci, opposé aux situations de monopole liées aux secrets de fabrication, les divulgue rapidement, comme il l’a fait pour ceux de Morgan et Delahaye[5]. La même année, Bonvalet se voit refuser le privilège de l’exclusif qu’il réclamait : l’heure est alors au libéralisme, à Paris avec Turgot, contrôleur général des Finances, à Amiens avec Roland de la Platière. Enfin, à la suite d’une dénonciation anonyme provenant peut-être de concurrents jaloux, il est, en 1777, arrêté et incarcéré plusieurs mois à la prison royale de Fort-l’Évêque à Paris[6] : il est accusé d’avoir pris contact avec l’ambassadeur de Russie pour y créer une manufacture d’impression sur étoffes. Il est vrai que les agents de Catherine II, comme ceux de Frédéric II de Prusse, soucieux de rattraper le retard industriel de leur pays, tentent alors, à Amiens comme ailleurs, d’attirer, par une série d’avantages matériels, des spécialistes de haut-niveau. Libéré au bout de quelques mois mais presque ruiné, en froid avec son fils, le vieil inventeur vit seul à Amiens et ne subsiste qu’avec une pension annuelle de 300 livres accordée par le roi, à la demande de Roland de la Platière.

Son fils, Auguste Bonvallet 1751-1823

Une belle réussite initiale

Les débuts du jeune manufacturier sont, comme ceux de son père, mal connus. Il découvre, dès l’adolescence, auprès de celui-ci et des spécialistes qui l’entourent, les secrets de l’impression, des « drogues » et des apprêts ; mais il reçoit aussi un enseignement plus théorique, dans la maison de la Fontaine Saint-Jacques, à l’École technique des Arts et métiers d’Amiens fondée en 1758 par Jacques Sellier (1724-1808), professeur de mathématiques et architecte de la ville d’Amiens de 1762 à 1796. Il se marie dès l’âge de vingt ans. Soucieux de se démarquer de son père, avec lequel il ne s’entend pas, il modifie son nom (Bonvallet et non plus Bonvalet), puis rapidement, prend, seul, la direction de la manufacture du faubourg Saint-Maurice. Il lui donne une nouvelle impulsion et, attentif au goût de la clientèle pour les tissus légers et brillants, imprime de plus en plus de tissus de soie et surtout des velours de coton : c’est, désormais, la grande spécialité de la Maison Bonvallet qui occupe 140 à 150 ouvriers et reçoit des commandes pour les demeures royales et aristocratiques. En 1787, il reçoit du Conseil du commerce, pour son entreprise, le diplôme de « Manufacture Royale d’étoffes fleuries » avec la faculté d’apposer cette inscription sur les étoffes qu’il imprime (Illustration n° 3). C’est là une consécration professionnelle éclatante.

Ce manufacturier entend aussi, en ces dernières années de l’Ancien Régime, affirmer sa réussite dans la pierre. Ainsi naît la « Folie Bonvallet ». Sans doute n’est-il pas le premier en Picardie à faire bâtir une « folie », c’est-à-dire une maison de campagne où les personnes fortunées fuient les tracas des affaires et les miasmes urbains pour se reposer dans le calme de la Nature : Josse-Abraham van Robais (1724-1788), directeur de la puissante manufacture de draps fins des Rames, a fait construire, dès 1751-1754, la belle maison de plaisance de Bagatelle au faubourg Saint-Gilles, à la sortie d’Abbeville. Ni le seul dans l’Amiénois : songeons ici à la « solitude Gresset » et à la « folie Rousseau » aux portes d’Amiens, et, non loin de là, à celles de Lamotte-Brebière et de Saint-Gratien. Si l’on ignore la date exacte de sa construction, le nom de son architecte (peut-être Jacques Rousseau ou Louis-Martin Berthault), on sait que la « folie Bonvallet » est, comme la demeure d’Oberkampf à Jouy-en-Josas, à la fois proche et distante des ateliers, et située au cœur d’un jardin sillonné d’eaux vives où sont mises à sécher les étoffes fleuries. Il s’agit d’un pavillon d’été pierre et brique (Illustration n° 4), à l’ordonnance simple, conçue pour les délassements champêtres : au rez-de-chaussée un vestibule, un salon ovale, une salle à manger, mais pas de cuisine. À l’étage les chambres à coucher. Mais ici point de panneaux peints comme à Bagatelle, ni de superbes papiers peints comme à Frucourt, ou de lambris rocaille comme à Long. La construction est ici manifestement faite à l’économie : des poutres enrobées de ciment en lieu et place des linteaux de pierre, des boiseries réalisées par des artisans locaux et non par des ateliers spécialisés. Aussi, peu solide, mal entretenue par ses derniers propriétaires, cette « folie » n’a-t-elle pas résisté aux épreuves du temps et a-t-elle disparu, malgré les efforts de quelques personnalités amiénoises et des sociétés savantes, il y a une trentaine d’années.

Travailler pour la République et la Patrie

Auguste Bonvallet accueille favorablement les débuts de la Révolution et affirme très tôt ses convictions jacobines. En juillet 1793, il s’affiche publiquement aux côtés d’André Dumont et de François Chabot, les deux représentants en mission que le Comité de salut public vient d’envoyer à Amiens. Deux mois plus tard, il est appelé à siéger au sein du « Comité des 21 » et participe activement aux fêtes civiques organisées par Jacques Rousseau lors de la « Fête de la Raison ».

Le temps n’est plus, du moins pendant quelques années, aux commandes de beaux tissus imprimés… Soucieux de donner du travail à ses ouvriers et à la population du quartier Saint-Maurice, de servir la « Patrie en danger », de défendre la République, Auguste Bonvallet décide alors de transformer son établissement en « manufacture d’armes et de bouches à feu »[7], fait élaborer des modèles de sabres et de fusils. Il se voit accorder, par les autorités départementales, la création d’une fonderie de canons au faubourg Saint-Maurice. Il y fait aménager plusieurs fourneaux mais se heurte très vite à une multitude d’obstacles : manque de formation des ouvriers aux métiers du fer, difficultés d’approvisionnement en charbon qu’il fait venir des mines d’Hardinghem près de Boulogne, par chariots ou par gribanes, tracasseries administratives de tout ordre. Finalement il ne réussit à fabriquer que deux canons de bronze, et, dès l’an ii, doit restreindre son activité à la fabrication et aux réparations d’armes (piques, baïonnettes, fusils) et d’outils pour les services du Génie (pelles, pioches, haches). De l’an ii à l’an iv, il y emploie près d’une soixantaine d’ouvriers. Mais faute d’argent, de personnel compétent, il ne peut mener à bien d’autres projets qu’il avait peut-être imprudemment lancés : extraire, par épuration ou affinage, le cuivre et le bronze des cloches réquisitionnées dans les églises d’Amiens, d’Abbeville et de Montdidier, faire fonctionner un atelier monétaire.

Un court nouvel âge d’or

Dès l’an vi (1798), Auguste Bonvallet fait éteindre ses fourneaux et reprend son activité antérieure d’imprimeur sur étoffes. Dès les dernières années du Directoire, les commandes affluent à nouveau. Passionné d’innovations comme son père, il invente alors une machine qui permet d’imprimer, en plusieurs couleurs, 230 mètres de velours de coton en une heure ; il conçoit aussi le « genre Bonvallet », c’est-à-dire un système pour imprimer sur étoffes de laine des fleurs de différentes couleurs imitant la broderie. Il affectionne particulièrement le jaune sur fond bleu ou noir, ou le noir sur fond bleu ou rouge.

Très vite, après Brumaire, il se voit accorder une série de distinctions de la part du pouvoir consulaire soucieux de donner une nouvelle impulsion à l’activité manufacturière, et notamment aux industries de luxe : il reçoit d’abord une médaille d’argent et un trophée de chêne à l’issue de l’Exposition départementale organisée en septembre 1801 par le ministre de l’Intérieur, Chaptal, à Paris, dans la cour du Louvre. Lors de la signature de la Paix d’Amiens en germinal an x, il reçoit commande de la confection du tapis vert sur lequel sont posés les documents diplomatiques, celle du drap bleu de la banque et des rideaux en aumale cramoisi et noir des quatre croisées de la salle du Congrès à l’Hôtel de ville (Illustration n° 5). Enfin le Premier Consul, accompagné de « Madame Bonaparte » s’arrête à Amiens, le 27 juin 1803, en partant rejoindre la Grande Armée au camp de Boulogne, après la rupture de la paix avec l’Angleterre. Il visite la manufacture de draps et casimirs de Gense-Dumigny, celle de coton et de velours de Morgan et Delahaye, puis se rend aux ateliers de Bonvallet, où il voit imprimer au cylindre les velours de coton. Joséphine, qui apprécie autant les beaux tissus que les beaux meubles et les belles plantes, se voit offrir, par le fils du manufacturier, une chaise garnie de velours de coton peint en couleur représentant « l’imagination assise en écrivant ». Bonvallet reçoit, le lendemain, de Chaptal, une lettre de félicitations : « le Premier Consul conservera aussi longtemps que vous le souvenir de la visite qu’il vous a faite hier ; il sut se convaincre de la perfection de vos procédés, de l’intelligence qui règne dans tous les détails de votre fabrique ; je suis chargé de vous en témoigner toute sa satisfaction. Je vous transmets tous ses sentiments avec 3000 francs pour les ouvriers ».

S’il participe encore, sous le Premier Empire, à la nouvelle Exposition des Produits de l’Industrie aux Invalides, Auguste Bonvallet décide de se retirer des affaires lors du mariage de son fils aîné, Fidel-Amand, en 1806. Il lui cède à titre gracieux l’ensemble des machines et du matériel des ateliers, lui loue les bâtiments, mais l’entreprise enregistre rapidement de graves revers. Commerciaux d’abord : la guerre extérieure porte un coup d’arrêt brutal à l’exportation des étoffes vers la péninsule ibérique et le Nouveau Monde. Financier ensuite : lorsque la crise économique frappe, en 1810-1811, l’ensemble de la Fabrique d’Amiens, Fidel-Amand doit contracter auprès du pouvoir impérial un prêt de 30 000 francs[8] que le ministre des Finances, Mollien, n’accepte que moyennant la caution de son père et une prise d’hypothèque sur la manufacture. Acculé à la ruine, Fidel-Amand quitte Amiens en 1814 pour s’installer, à la demande de Ternaux, le grand manufacturier de la laine au château de Saint-Ouen, et lui livre une partie de ses secrets. Auguste, soucieux de la réputation de sa Maison, reprend alors la direction de l’entreprise et, lorsque le ministre des Finances menace, au début de la Restauration, de faire saisir et vendre les ateliers et les machines, fait intervenir, comme son père autrefois, la Chambre de commerce d’Amiens et les autorités locales pour obtenir une suspensions des poursuites et des délais de paiement, mais se trouve rapidement évincé de la direction de la Maison par les siens. Les dissensions familiales, la divulgation des secrets de fabrication mènent alors tout droit l’entreprise au naufrage que le fils cadet, Jean, n’évitera que d’extrême justesse, après des années de lutte.

Les débuts de la maison Bonvalet n’apparaissent donc, au total, ni comme une « success story », ni comme un long fleuve tranquille. Comme son père Alexandre, Auguste Bonvallet manifeste une volonté constante d’innovation dans les procédés d’impression, le dessin des motifs, les couleurs. Comme lui, il doit faire face aux risques mortels pour l’entreprise que peuvent provoquer la divulgation des secrets, la fermeture des marchés, ou les dissensions familiales. Ces points communs se retrouvent à la troisième génération, celle de Jean Bonvallet (1790-1839) et à la quatrième, celle d’Alexandre Bonvallet (1822-1874).

Si cette dynastie manufacturière s’est éteinte dans l’entre-deux-guerres, l’entreprise Toscan, dirigée par Yves Benoit maintient aujourd’hui, haut et fort, la tradition de l’impression sur étoffe, de l’ennoblissement des tissus d’ameublement, et s’est fait une spécialité des velours gaufrés au moyen de fers chauds et de cylindres. Elle travaille régulièrement pour le Mobilier National et s’est vu confier des commandes prestigieuses, notamment la salle du Trône de la Couronne des Pays-Bas, ou le salon Jacob du palais Farnèse à Rome.

[1]. Archives départementales de la Somme (A.D.S.) : série C. Intendance de Picardie, en particulier C 261 et C 281 (manufactures de toiles peintes), C 280 (manufacture Bonvalet), C 332 (privilèges éventuels de Bonvalet).

[2] . A.D.S., C 265, teintureries amiénoises.

[3]. A.D.S., C 280, projet de manufacture du petit Saint-Maurice.

[4]. A.D.S., C 432, machine aux deux cylindres.

[5]. Roland de la Platière (Jean-Marie) : L’art du fabricant de velours de coton, Paris, 1780.

[6] . Archives nationales (A.N.), F12 1352.

[7]. A propos de la manufacture sous la Révolution :

– A.D.S., L 122 et L 127

–  bibliothèque municipale d’Amiens, manuscrit Machart, n°835

[8]. A.N., F12 2312.

Mémoires de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts  d’Amiens, communication de décembre 2009

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